CHAPITRE PREMIER

Sa Majesté la reine Porenn de Drasnie était d’humeur bien songeuse en ce beau matin de printemps. Elle regardait par la fenêtre de son boudoir rose son fils Kheva qui jouait dans les jardins du palais de Boktor avec Unrak, le rejeton de Barak, comte de Trellheim. Les deux garçons étaient à cet âge où ils donnent l’impression de grandir à vue d’œil et où leur voix hésite entre un soprano enfantin et un baryton viril.

— Ô Rhodar, mon tant aimé, comme tu serais fier de lui, murmura-t-elle en lissant le devant de sa robe noire.

Car la reine de Drasnie portait le deuil depuis la mort de son mari.

On frappa discrètement à la porte.

— Oui ? répondit-elle sans se retourner.

— Quelqu’un demande à voir Sa Majesté, annonça un vieux majordome. Un Nadrak. Il prétend que Sa Majesté le connaît et dit s’appeler Yarblek.

— Ah oui, l’associé du prince Kheldar. Faites-le entrer, je vous prie.

— Il y a une femme avec lui, ajouta le domestique avec une nuance réprobatrice. Elle s’exprime dans un langage qui risque de heurter les oreilles de Sa Majesté.

— Ce doit être Vella, subodora Porenn avec un bon sourire. J’ai déjà eu l’occasion de l’entendre jurer. Je ne crois pas qu’elle pense vraiment tout ce qu’elle dit. Vous pouvez les faire entrer tous les deux.

— Tout de suite, Majesté.

Yarblek était toujours aussi mal attifé. L’épaule de son long manteau de feutre s’étant décousue, il l’avait réparée, à sa manière, avec un lacet de cuir. Sa barbe et ses cheveux noirs n’auraient pas volé un bon coup de peigne et il inspirait l’envie instinctive de retenir sa respiration.

— Majesté, commença-t-il avec emphase.

Il se fendit d’une révérence dont l’effet fut quelque peu gâché par une embardée significative.

— Déjà pompette, Maître Yarblek ? remarqua Porenn, l’œil étincelant de malice.

— Erreur, Porenn, répondit-il sans se démonter. Juste une petite séquelle d’hier soir.

La reine ne songea même pas à s’offusquer de sa familiarité. Yarblek n’avait jamais été très à cheval sur le protocole.

La femme qui était entrée avec lui était une Nadrake d’une beauté stupéfiante, aux cheveux aile-de-corbeau et aux yeux de braise. Elle était moulée dans un pantalon et une veste de cuir noir. De chacune de ses bottes dépassait la poignée d’argent d’une dague, et deux autres étaient glissées sous la large ceinture de cuir qui lui ceignait la taille.

— Vous avez l’air fatiguée, Porenn, observa-t-elle en s’inclinant avec grâce. Vous ne dormez sûrement pas assez.

— Dites ça à tous les gens qui ne peuvent s’empêcher de m’apporter des piles de parchemins, répondit la reine avec un petit rire.

— Je me suis fixé pour règle, il y a des années, de ne jamais rien mettre par écrit, lâcha Yarblek en se laissant tomber dans un fauteuil sans attendre qu’on l’y invite. Ça fait gagner du temps et ça évite bien des ennuis.

— Il me semble avoir entendu Kheldar dire la même chose.

— Silk a une saine vision des choses, approuva le Nadrak en haussant les épaules.

— Il y a un moment que je n’avais eu le plaisir de vous voir, tous les deux, nota Porenn en s’asseyant à son tour.

— Nous étions en Mallorée, expliqua laconiquement Vella.

Elle faisait le tour de la pièce en examinant les meubles et la décoration d’un œil appréciateur.

— N’est-ce pas dangereux ? J’ai entendu dire qu’il y avait la peste, là-bas.

— L’épidémie est restée plus ou moins circonscrite à Mal Zeth, la rassura Yarblek. Polgara a réussi à convaincre l’empereur de barricader les portes de la ville.

— Polgara ! s’exclama la reine en se levant d’un bond. Que fait-elle en Mallorée ?

— La dernière fois que nous l’avons vue, elle allait vers un sale endroit appelé Ashaba avec Belgarath et les autres.

— Comment sont-ils arrivés en Mallorée ?

— En bateau, je suppose. Ça fait loin, à la nage.

— Allez-vous parler, Yarblek, ou faudra-t-il que je vous arrache les mots de la bouche, un à un ? maugréa la petite reine de Drasnie, exaspérée.

— Ça vient, Porenn, ça vient, reprit-il, l’air quelque peu offensé. Vous préférez que je vous raconte l’histoire tout de suite ou que je vous transmette d’abord les messages ? J’en ai des tas, et Vella en a encore quelques-uns dont elle ne veut rien dire – pas à moi, en tout cas.

— Commencez pas le commencement.

— Comme vous voudrez. Si j’ai bien compris, amorça-t-il en se grattant la barbe, Silk, Belgarath et leurs amis étaient au Cthol Murgos quand ils ont été capturés par les Malloréens, et leur empereur les a emmenés à Mal Zeth. Le jeune gars à la grande épée — Belgarion, c’est ça –, eh bien, figurez-vous qu’il a fait ami-ami avec ce satané Malloréen.

— Garion, pactiser avec Zakath ? répéta Porenn, incrédule. Mais comment… ?

— Ça, je n’en sais rien. Je n’étais pas là quand ça les a pris. Bref, pour vous résumer l’histoire en deux mots, ils étaient cul et chemise quand la peste a éclaté à Mal Zeth. J’ai réussi à faire sortir Silk et les autres de la ville et nous avons filé vers le nord. Nous nous sommes séparés avant d’entrer à Venna. Ils mettaient le cap sur cette affreuseté d’Ashaba et je conduisais une caravane de marchandises à Yar Marak. Je dois dire que je me suis fait un joli paquet en…

— Qu’allaient-ils faire à Ashaba ?

— Ils couraient après une femme appelée Zandramas – celle qui a enlevé le fils de Belgarion.

— Une femme ! Zandramas est une femme ?

— C’est ce qu’il paraît. Belgarath m’a donné une lettre pour vous. Tout y est expliqué. Je lui ai dit qu’il avait tort de mettre ça par écrit, mais il n’a pas voulu m’écouter.

Yarblek s’extirpa de son fauteuil, pécha un parchemin froissé et pas très propre dans les profondeurs de son vaste manteau, le tendit à la reine, puis s’approcha de la fenêtre et regarda au-dehors.

— Hé, mais on dirait le gamin de Trellheim, là, en bas ! Le petit costaud à la tignasse rouge, ce n’est pas lui ?

— Si, si, répondit-elle distraitement, absorbée par la lecture du message.

— Il est là ? Trellheim, je veux dire ?

— Oui. Mais je ne suis pas sûre qu’il soit déjà sur pied. Il s’est couché tard, cette nuit. Il a eu du mal à trouver son lit parce qu’il n’y voyait plus très clair.

— Ça, c’est du Barak tout craché ! s’esclaffa le Nadrak. Il vous a amené sa femme et ses filles ?

— Non. Elles sont restées au Val d’Alorie pour préparer les noces de l’aînée.

— Quoi, elle est déjà en âge de prendre époux ?

— Les Cheresques se marient jeunes. Leurs parents ont l’air de penser que c’est le meilleur moyen de leur éviter toutes sortes d’ennuis. Barak et son fils se sont réfugiés ici pour échapper à la tourmente.

Yarblek partit à nouveau d’un gros rire et réprima une grimace.

— Je crois que je vais le réveiller et voir s’il n’a rien à boire, fit-il d’un ton douloureux en portant la main à ses sinus. Je ne suis pas très en forme, ce matin, et Barak est un homme qui sait vivre. Je reviendrai vous voir quand ça ira mieux. Et puis vous avez du courrier à lire. Oh – un peu plus et j’oubliais. On m’a donné des tas de choses pour vous, continua-t-il en fouillant dans ses poches insondables. Ça, de la part de Polgara, dit-il en jetant négligemment un parchemin sur la table. Ça, ça vient de Belgarion. Ça, de Silk, et ça, de la petite blonde aux fossettes, celle qu’ils appellent Velvet. Le serpent n’a rien envoyé. Vous savez comment sont ces bêtes-là. Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, je ne suis vraiment pas dans mon assiette.

Il repartit vers la porte d’une démarche chancelante.

— C’est l’homme le plus exaspérant du monde, lança Porenn.

— Il le fait exprès, commenta Vella avec une moue désabusée. Il se croit drôle.

— Il paraît que vous avez aussi des messages pour moi. Il vaudrait peut-être mieux que je les lise avec les autres. Autant encaisser tous les chocs à la fois.

— Je n’en ai qu’un, Porenn, et ce n’est pas un message écrit. Liselle – enfin, Velvet – m’a demandé de vous dire quelque chose à l’abri des oreilles indiscrètes.

— Je vous écoute, fit la petite reine en reposant la missive de Belgarath.

— J’ignore comment ils l’ont appris, reprit la Nadrake, mais il semblerait que le roi du Cthol Murgos ne soit pas le fils de Taur Urgas.

— Que dites-vous, Vella ?

— Urgit n’a aucun lien de parenté avec ce fou furieux. Il y a plusieurs années, un certain homme d’affaires drasnien aurait été reçu au palais, à Rak Goska, et se serait lié d’amitié avec la seconde femme de Taur Urgas. D’amitié très intime, insista-t-elle avec un sourire, en haussant légèrement un sourcil. J’ai toujours pensé que ces femmes murgos cachaient leur jeu. Enfin, Urgit serait le fruit de cette amitié.

La reine Porenn fut tout à coup effleurée par un terrible soupçon. Que Vella confirma d’un grand sourire.

— Nous savions tous que Silk était de sang royal. Ce que nous ne savions pas, c’est à combien de familles royales il était apparenté.

— Non ! hoqueta Porenn.

— Eh si ! gloussa Vella. Liselle a fait part de ses conjectures à la mère d’Urgit, et la noble dame a tout avoué. Votre blonde amie a pensé qu’elle se devait d’en informer quelqu’un et m’a demandé de vous mettre au courant, ajouta-t-elle en retrouvant sa gravité, mais elle a bien précisé que Silk n’aimerait pas que ce grand échalas de Javelin apprenne son petit secret. Cela dit, c’est à vous de voir si vous souhaitez qu’il le sache ou non, bien sûr.

— Elle est vraiment trop bonne, commenta sèchement Porenn. Il faudrait maintenant que je fasse des cachotteries au chef de mes propres services secrets !

— Écoutez, Porenn, fit Vella avec un sourire complice, Liselle est dans une situation assez délicate. Je sais que je bois trop et que je jure comme un charretier, si bien que les gens me croient stupide, mais ils se trompent lourdement. Je ne suis pas une Nadrake pour rien ; je connais la vie et j’ai des yeux pour voir. Je ne les ai pas vraiment pris la main dans le sac, mais je serais prête à parier la moitié de la somme qui me reviendra quand Yarblek me vendra que Silk et Liselle se… disons qu’ils sont dans les meilleurs termes.

— Vella !

— Je ne pourrais pas le prouver, mais je sais ce que je sais. A présent, Porenn, si ça ne vous ennuie pas, j’aimerais prendre un bain, soupira la Nadrake en humant le revers de sa veste avec une grimace. Il y a des semaines que je suis en selle. Je n’ai rien contre les chevaux, mais je n’ambitionne pas spécialement de sentir comme eux.

Est-ce cette dernière réplique qui lui donna matière à réflexion ? La petite reine de Drasnie se leva, pensive, et s’approcha de la farouche Nadrake.

— Avez-vous jamais porté du satin, Vella ? Une robe, peut-être ?

— Moi, du satin ! se gaussa l’intéressée. Les Nadrakes ne portent pas de satin, voyons !

— Eh bien, vous pourriez lancer la mode.

La petite reine prit la chevelure de la jeune femme entre ses blanches mains et la releva sur sa tête en une souple masse d’ébène.

— Je vendrais mon âme pour avoir une crinière pareille, murmura-t-elle.

— Je vous propose un échange ! Vous savez combien je vaudrais si j’étais blonde ?

— Chut, Vella, fit distraitement Porenn. Je réfléchis…

Elle torsada les cheveux de la fille entre ses mains, s’émerveillant de leur vitalité presque animale, puis elle releva le menton de Vella et plongea le regard dans ses grands yeux. Ce fut comme si quelque chose passait entre elles, et la reine de Drasnie connut tout à coup le destin de la sauvage enfant assise devant elle.

— Eh bien, ma chère ! fit-elle avec un petit rire. Si vous saviez quel avenir stupéfiant s’ouvre devant vous… Vous vous élèverez jusqu’aux nues, Vella, jusqu’aux nues !

— Je ne comprends rien à ce que vous racontez.

— Ça viendra, lui assura Porenn en contemplant le visage parfait levé vers elle. Oui, du satin… lavande, je dirais.

— J’aime mieux le rouge.

— Non, mon petit. Sûrement pas. C’est du lavande qu’il vous faut. Et des améthystes, ici et là, ajouta-t-elle en lui effleurant le lobe des oreilles.

— Que mijotez-vous ?

— C’est un jeu, mon enfant. Les Drasniens adorent jouer. Et quand j’en aurai fini, vous vaudrez deux fois plus cher, conclut-elle d’un petit ton suffisant. Mais allez prendre votre bain. Nous verrons ensuite ce que nous pouvons faire de vous.

— Tant que vous ne m’enlevez pas mes dagues, rétorqua Vella avec un haussement d’épaules.

— Nous trouverons bien un moyen de vous les laisser.

— Vous croyez vraiment que vous arriverez à tirer quelque chose d’une mocheté comme moi ? insista la Nadrake d’un ton presque plaintif.

— Faites-moi confiance, répondit la petite reine blonde en souriant. Maintenant, allez vous rafraîchir, mon enfant. J’ai du courrier à lire et certaines décisions à prendre.

Quand la reine de Drasnie eut pris connaissance des différentes dépêches, elle convoqua son chambellan et lui fit connaître ses ordres.

— Je voudrais parler au comte de Trellheim. Avant qu’il ne soit ivre mort. Et dites à Javelin que j’aimerais m’entretenir avec lui le plus vite possible.

Une dizaine de minutes plus tard, Barak se présentait à la porte de ses appartements. Il avait les yeux un peu larmoyants et sa grande barbe rouge pointait dans tous les sens. Yarblek était avec lui.

— Messieurs, je vous serais reconnaissante de poser vos chopes, commença fraîchement Porenn. Nous avons des affaires importantes à discuter. Barak, l’Aigle des mers est-il prêt à lever l’ancre ?

— Il est toujours prêt, répondit le géant à la barbe rouge, un peu froissé.

— Parfait. Eh bien, faites dessoûler vos matelots. Vous partez en voyage. J’ai l’intention de convoquer une réunion du Conseil d’Alorie. Vous en informerez Anheg, Fulrach et le nouveau Gardien de Riva : Kail, le fils de Brand. Vous irez quérir Mandorallen et Lelldorin en Arendie. Inutile de passer par Vo Mimbre, ajouta-t-elle en fronçant le sourcil. Korodullin n’est pas assez remis pour prendre la mer. S’il savait ce qui se prépare, il serait capable de sortir de la tombe. Allez plutôt à Tol Honeth et ramenez Varana. Je m’occupe personnellement de prévenir Cho-Hag et Hettar. Yarblek, vous allez à Yar Nadrak chercher Drosta. Vella restera avec moi.

— Mais…

— Il n’y a pas de mais, Yarblek. Faites ce que je vous dis, un point c’est tout.

— Enfin, Porenn, je croyais vous avoir entendu parler d’une réunion du Conseil d’Alorie, objecta Barak. Pourquoi y inviterions-nous les Arendais, les Tolnedrains – et les Nadraks ?

— L’affaire est grave, Barak, et elle concerne tout le monde. Allons, Messieurs, et que ça saute ! s’exclama la petite reine en frappant dans ses mains, comme ils restaient plantés là à la regarder stupidement. Il n’y a pas de temps à perdre !

 

Urgit, le roi du Cthol Murgos, était assis, une jambe négligemment passée sur le bras de son trône monstrueux, dans la grande salle du Drojim – le palais royal. Il portait son éternel pourpoint violet sur des chausses mauves et il jouait machinalement avec sa couronne en écoutant palabrer Agachak, le cadavérique grand prêtre de Rak Urga.

— Eh bien, Agachak, ça attendra, déclara-t-il enfin. Je me marie le mois prochain.

— C’est un commandement de l’Église, Urgit !

— C’est ça. Vous ferez mes amitiés à l’Église.

— Vous ne croyez plus à rien, maintenant, n’est-ce pas, Majesté ? remarqua Agachak, quelque peu interloqué.

— Je ne crois plus à grand-chose, en tout cas. Ce monde malade où nous vivons sera-t-il jamais prêt à accepter l’athéisme ? soupira Urgit, et pour la première fois de sa vie, un air de doute effleura la face du grand prêtre. L’athéisme est un monde propre, Agachak, un endroit vide, lisse et gris où l’homme est l’architecte de son destin et où les Dieux peuvent aller se faire foutre. Ce n’est pas moi qui les ai inventés ; ils ne m’ont pas créé non plus, alors j’aimerais que nous en restions là. Notez que je ne leur veux pas de mal…

— Urgit, je ne vous reconnais pas.

— Non, hein ? Figurez-vous que j’en avais assez de faire le gugusse.

Il lança sa couronne sur son pied comme un cerceau, l’envoya en l’air d’une détente de la jambe et la rattrapa au vol.

— Ah, mon pauvre Agachak, vous n’y comprenez pas grand-chose, on dirait ? fit-il en recommençant ce petit jeu.

— Ce n’est pas une requête, Urgit, grinça le grand prêtre de Rak Urga en se redressant de toute sa hauteur. Je ne vous demande rien.

— Ça tombe bien, parce que je n’y serais pas allé de toute façon.

— Je ne vous le demande pas, je vous l’ordonne.

— Là, vous allez au-devant d’une grosse déception.

— Vous oubliez à qui vous parlez !

— Oh non, hélas ! Vous êtes le vieux Grolim déplumé qui me barbifie à hurler depuis que j’ai succédé sur le trône au fou qui mâchonnait les tapis, à Rak Goska. Écoutez-moi attentivement, Agachak : je vais faire des phrases courtes et utiliser des mots simples pour que vous compreniez bien. Je n’irai pas en Mallorée. Je n’ai jamais eu l’intention d’y aller. Je n’ai rien à voir ou à faire là-bas et je n’ai surtout pas envie de me fourrer dans les pattes de Kal Zakath – qui est retourné à Mal Zeth, au cas où vous l’auriez oublié. Et ce n’est pas tout, Agachak : en Mallorée, il y a des démons. Vous avez déjà vu un démon, Agachak ?

— Une ou deux fois, répondit le grand prêtre entre ses dents.

— Et vous voulez aller dans ce sale pays pourri ? Ça ne peut vouloir dire qu’une chose, Agachak, c’est que vous êtes aussi fou que Taur Urgas.

— Je pourrais faire de vous le roi de tous les Angaraks.

— Je n’ai aucun désir d’être le roi de tous les Angaraks. Je ne tiens même pas tant que ça à rester roi des Murgos. Tout ce que je voudrais, c’est qu’on me laisse contempler en paix l’abomination qui me pend au nez.

— Vous voulez parler de votre mariage ? reprit Agachak avec un sourire rusé. Vous pourriez y échapper en m’accompagnant en Mallorée.

— J’ai dû aller trop vite pour vous, Agachak. Les femmes ne sont déjà pas commodes, mais les démons sont encore pires. Personne ne vous a donc raconté ce que cette horreur a fait à Chabat ?

— Je pourrais vous protéger.

— Vous, Agachak ? rétorqua le roi des Murgos avec un rire méprisant. Vous n’arriveriez pas à sauver votre propre carcasse. Polgara elle-même a eu besoin de l’aide d’un Dieu pour venir à bout de cette abomination. Mais peut-être avez-vous l’intention de ressusciter Torak pour vous épauler ? À moins que vous ne fassiez appel à Aldur. C’est Lui qui est venu prêter main-forte à Polgara. Mais je doute fort qu’il ait beaucoup de sympathie pour vous. Regardez comme je vous déteste, et je ne vous connais que depuis ma naissance.

— Vous allez trop loin, Urgit.

— Non, Agachak, pas assez loin au contraire. Pendant des siècles, je devrais dire des millénaires, les Grolims de votre acabit ont eu la haute main sur le Cthol Murgos, mais c’était du vivant de Ctuchik, et Ctuchik est mort, maintenant. Vous êtes au courant, tout de même, espèce de vieux vautour ? Il a défié Belgarath et l’Homme Éternel l’a pulvérisé. Je suis peut-être le seul Murgo vivant à l’avoir jamais rencontré et à être encore là pour le dire. J’irai jusqu’à dire que nous sommes en assez bons termes. Aimeriez-vous le rencontrer ? Je devrais arriver à vous ménager une entrevue, si ça peut vous faire plaisir. Voilà qui est mieux, Agachak, continua suavement Urgit en voyant le vieillard rentrer la tête dans les épaules. Je suis content que vous compreniez bien la situation. Allons, je sais que vous pourriez lever la main et agiter les doigts vers moi, mais maintenant, ce genre de chose ne m’échapperait plus. J’ai bien observé Belgarion pendant que nous traversions Cthaka à cheval, l’hiver dernier. Si votre bras se déplace ne fût-ce que d’un cheveu, vous vous retrouverez métamorphosé en porc-épic par mes archers qui sont déjà en position, l’arc bandé. Songez-y bien, Agachak – tout en regagnant vos pénates.

— Je ne vous reconnais plus, Urgit, répéta Agachak, blême de fureur et les narines pincées.

— Ça, ça ne m’étonne pas. Mais si vous saviez ce que c’est jouissif ! Enfin, je ne voudrais pas vous retenir, Agachak. Vous pouvez vous retirer.

Le grand prêtre pivota sur ses talons et repartit vers la porte.

— Au fait, vieux coyote ! reprit Urgit. J’ai entendu dire que le roi Gethel, notre bien-aimé frère, était mort – sans doute quelque chose qui lui est resté sur l’estomac ; ces Thulls ne devraient pas manger tout ce qui vole, nage, rampe ou grouille sur la viande pourrie. Il va me manquer. C’était l’un des seuls hommes au monde que j’osais mettre en boîte. Enfin, c’est son débile de fils, Nathel, qui lui succède. J’ai eu l’occasion d’apprécier ses grandes qualités. Il a peut-être la mentalité d’un ver de terre, mais c’est un vrai roi angarak. Pourquoi n’iriez-vous pas lui demander de vous accompagner ? Il vous faudra sans doute un moment pour lui expliquer où est la Mallorée – si je suis bien informé, il est persuadé que le monde est plat – mais je vous fais confiance. Bon, et maintenant, filez ! conclut Urgit en congédiant le grand prêtre fulminant d’un geste insolent. Retournez à votre temple étriper encore quelques-uns de vos Grolims. Ce n’est sûrement pas ça qui rallumera les feux de votre sanctuaire mais ça vous calmera toujours un peu les nerfs.

Agachak sortit comme un vent de tempête, en claquant la porte derrière lui.

Urgit se plia en deux et bourra les accoudoirs de son trône de coups de poing en poussant des hurlements de joie.

— Tu ne crains pas d’en avoir un peu trop fait, mon fils ? demanda dame Tamazin depuis le coin sombre d’où elle avait suivi la scène.

— C’est possible, Mère, acquiesça-t-il en riant toujours, mais c’était tellement drôle !

Elle s’approcha de lui en traînant la jambe.

— Oui, Urgit, acquiesça-t-elle avec un sourire affectueux. C’était très drôle. Mais ne pousse pas Agachak trop loin. Ce pourrait être un ennemi redoutable.

— J’ai déjà tellement d’ennemis, rétorqua Urgit en tiraillant machinalement son long nez pointu. La plupart des habitants de ce monde me haïssent, mais j’ai appris à faire avec. Ce n’est pas comme si j’étais candidat à ma propre réélection, vous comprenez.

Un grand gaillard au visage long comme un jour sans pain sortit à son tour de l’alcôve et s’avança dans la lumière.

— Qu’allons-nous faire de vous, Urgit ? demanda le sénéchal Oskatat avec un sourire mi-figue mi-raisin. Je paierais cher pour savoir ce que Belgarion a bien pu vous raconter.

— Il m’a expliqué comment faire le roi, Oskatat. Ça ne durera peut-être pas longtemps, mais par les Dieux, tant que je serai en vie, je vivrai en roi. Je finirai par y laisser la peau, de toute façon, alors autant m’amuser un peu avant de perdre le goût du pain !

— Il n’y a pas moyen de lui faire entendre raison quand il est comme ça, soupira sa mère en levant les bras au ciel dans un geste théâtral.

— Et il est souvent comme ça, hélas, ma Dame, renchérit le sénéchal.

— Urgit, la princesse Prala veut te parler, reprit Tamazin.

— Je suis à sa disposition immédiate, répondit l’intéressé. Et non seulement immédiate, mais perpétuelle, si j’ai bien compris les termes du contrat de mariage.

— Allons, Urgit, pas d’ironie, je te prie.

— Bien, Mère.

La princesse Prala de la Maison des Cthan se glissa par une porte de côté et s’approcha du trône en brandissant un rouleau de parchemin. Elle portait une tenue d’amazone, une ample jupe noire qui lui arrivait au mollet, un corsage de satin blanc et des bottes de cuir glacé, ses longs cheveux noirs frémissaient houleusement sur son dos et ses talons frappaient les dalles de marbre tels de petits marteaux.

— Aidez-moi, Messire Oskatat, demanda dame Tamazin en tendant la main.

— Avec plaisir, ma Dame, répondit le sénéchal en penchant sa grande carcasse sur elle.

Il lui offrit son bras avec une affectueuse sollicitude et ils se retirèrent.

— Qu’y a-t-il encore ? soupira Urgit d’un air las.

— Importunerais-je Sa Majesté ? rétorqua Prala sans daigner s’incliner, l’œil brillant d’une lueur inquiétante.

Sa future épouse avait bien changé. Elle n’était plus docile et soumise, comme toute femelle murgo qui se respecte. Elle avait été irrémédiablement pervertie par la reine Ce’Nedra et la margravine Liselle, songeait Urgit, et l’influence irrésistible de Polgara la sorcière se faisait sentir dans chacun de ses gestes et de ses expressions. N’empêche qu’elle était absolument adorable. Ses yeux noirs lançaient des éclairs, sa peau claire, si fine qu’elle en était presque translucide, semblait trahir ses états d’âme, et la masse somptueuse de ses cheveux d’ébène coulait sur son dos telle une créature douée d’une vie autonome. Urgit se rendit compte avec étonnement qu’il était très épris d’elle.

— Vous m’importunez toujours, ma tant aimée, répondit-il en écartant les bras dans une attitude extravagante.

— Faites-moi grâce de ces outrances, je vous en prie, lança-t-elle. Vous ressemblez à votre frère, comme ça.

— Nous avons ça dans le sang.

— C’est vous qui avez mis ça là ? demanda-t-elle en lui agitant le parchemin sous le nez comme un gourdin.

— Quoi donc, ma chère ?

— Ça, fit-elle en déroulant le parchemin. « Il est convenu que la princesse Prala de la Maison des Cthan sera l’épouse favorite de sa Majesté », lut-elle. « L’épouse favorite », répéta-t-elle en grinçant des dents.

— Quel est le problème ? demanda-t-il, un peu surpris par la véhémence de la jeune fille.

— Le problème, c’est que ça veut dire qu’il y en aura d’autres.

— C’est l’usage, Prala. Et ce n’est pas moi qui fais les usages.

— Eh bien, vous êtes le roi ; vous n’avez qu’à les défaire.

— Moi ? balbutia-t-il en déglutissant péniblement.

— Il n’y aura pas d’autres épouses, Urgit, scanda-t-elle, et sa voix si douce d’ordinaire semblait charrier des glaçons. Pas d’autres épouses et pas de concubines royales non plus. Vous êtes à moi, et je ne vous partagerai avec personne.

— C’est ainsi que vous voyez les choses ? demanda-t-il, un peu interloqué.

— Oui, c’est comme ça, décréta-t-elle en relevant fièrement le menton.

— C’est la première fois que j’inspire des dispositions de ce genre.

— Il faudra vous y faire, riposta-t-elle d’un ton sans réplique.

— Eh bien, nous modifierons ce passage, acquiesça-t-il promptement. Je n’ai pas besoin de prendre d’autres femmes, de toute façon.

— Aucun besoin, en effet, Messire. C’est une sage décision.

— Absolument. Les décisions royales sont toujours sages. C’est ce que disent tous les livres d’histoire.

Elle tenta vaillamment de réprimer un sourire, puis elle y renonça et se jeta dans ses bras en riant.

— Oh, Urgit, gloussa-t-elle en enfouissant son visage au creux de son épaule, je vous aime tant !

— Vous m’aimez ? Quelle chose stupéfiante !

C’est alors qu’une idée germa dans son esprit. Une idée tellement lumineuse qu’il en fut presque aveuglé.

— Que diriez-vous, ma tant aimée, d’un double mariage ?

— Je ne vous suis pas tout à fait, admit-elle en cessant de lui mordiller le cou pour le regarder.

— Je suis le roi, n’est-ce pas ?

— Sensiblement plus qu’avant votre rencontre avec Belgarion, ajouta-t-elle d’un ton fruité.

Il s’abstint de relever.

— Je songeais à une mienne parente. Je risque d’être très occupé à faire le mari.

— Très, très occupé, amour de ma vie.

— Bien, reprit-il très vite avec un toussotement nerveux. J’aurai donc moins de temps à consacrer à cette parente. Ne vous semble-t-il pas que je devrais accorder sa main à un individu méritant qui l’a toujours tenue en grande estime ?

— Je ne comprends pas, Urgit. J’ignorais que vous aviez des parents.

— Une parente, ma princesse, rectifia-t-il, hilare. Une seule et unique parente.

Elle le regarda fixement.

— Urgit !

Il lui jeta un drôle de petit sourire qui le fît ressembler à une fouine.

— Je suis le roi, dit-il avec majesté, et le roi peut faire tout ce qu’il veut. Je trouve que ma mère a suffisamment porté le deuil. Oskatat l’aime depuis qu’elle est haute comme trois pommes, et je sais qu’elle lui est aussi très attachée – pour ne pas dire plus. Si je leur ordonnais de se marier, ils seraient bien obligés d’obtempérer, non ?

— C’est purement génial, Urgit, décréta-t-elle, émerveillée.

— Ça doit venir de mon hérédité drasnienne, convint-il modestement. Kheldar lui-même n’aurait ourdi un meilleur plan.

— Sublime, confirma-t-elle d’une voix presque stridente. Comme ça, je n’aurai pas de belle-mère dans les pattes quand j’entreprendrai de changer la chenille en papillon.

— Quelle chenille ?

— Ce n’est rien, amour de ma vie, lui assura-t-elle suavement. Vous avez quelques petits défauts et des goûts vestimentaires effroyables. Par exemple, je me demande d’où vous vient cette passion pour le violet.

— C’est tout ?

— La prochaine fois, je pourrai vous apporter la liste.

Urgit commença à se poser certaines questions.

 

Sa Majesté Impériale Kal Zakath, empereur de l’infinie Mallorée, connut un début de journée mouvementé. Il le passa pour l’essentiel claquemuré avec Brador, le chef du Département de l’Intérieur, dans un petit cabinet tendu de bleu au premier étage du palais.

— L’épidémie recule, Majesté, c’est indéniable, annonça Brador lorsque la question vint sur le tapis. On n’a pas signalé un seul nouveau cas de peste depuis une semaine, et un nombre important de gens s’en remettent à présent. Le plan consistant à murer les différents quartiers de la ville a porté ses fruits.

— Parfait, acquiesça Zakath, puis il passa à un autre sujet. A-t-on des nouvelles fraîches de Karanda ?

— Il y a plusieurs semaines que personne n’a vu Mengha, répondit le Melcène en consultant ses notes. Cette peste d’un genre particulier semble sur le point d’être vaincue, elle aussi, ajouta-t-il avec un petit sourire. On dirait que les démons sont partis pour de bon.

En tout cas, les fanatiques ont l’air assez démoralisés. Cela dit, toutes les communications sont coupées avec Voresebo et Rengel et je n’ai pas la possibilité d’infiltrer des agents dans la région, de sorte que j’en suis réduit aux conjectures, continua le chef du Département de l’Intérieur en se tapotant pensivement le menton avec un rouleau de parchemin, mais le problème semble s’être déplacé vers la côte est. Peu après la disparition de Mengha, on a signalé dans les Monts de Zamad d’importants mouvements de troupes irrégulières karandaques, de Gardes du Temple et de Chandims d’Urvon.

— Urvon ?

— En effet, Majesté. Tout se passe comme si le Disciple s’apprêtait à une confrontation finale avec Zandramas. Je serais tenté de les laisser vider leur querelle. Je doute fort qu’on les regrette beaucoup, l’un comme l’autre.

Un sourire sans joie effleura les lèvres de l’empereur.

— Je voudrais bien pouvoir penser comme vous, Brador, mais je crois que nous n’avons pas intérêt à encourager ce genre de menées – simple question de principe. Ces principautés font partie de l’empire, ce qui leur donne titre à la protection impériale. De vilaines rumeurs auraient tôt fait de courir si nous restions les bras croisés pendant qu’Urvon et Zandramas mettent la contrée à feu et à sang. Si quelqu’un a le droit de prendre la tête d’une armée dans ce pays, c’est moi, et moi seul. Nous avons intérêt à régler le problème en vitesse, conclut-il en compulsant la pile de parchemins posée devant lui. Qu’avez-vous fait du baron Vasca ? poursuivit-il en regardant un document, les sourcils froncés.

— Je l’ai fait mettre dans une cellule avec une jolie vue sur le billot du bourreau. Les vertus hautement éducatives de ce spectacle sont bien connues.

C’est alors que Zakath se rappela certaine conversation.

— Rétrogradez-le, dit-il.

— Voilà une façon originale de désigner l’antique coutume du… raccourcissement, murmura Brador.

— Vous ne m’avez pas compris, reprit l’empereur de Mallorée avec un de ses petits sourires à donner la chair de poule. Faites-lui avouer où il a caché tout l’argent qu’il a extorqué à ses victimes, et que les fonds réintègrent le Trésor impérial au plus vite. Voyons voir…, murmura-t-il d’un ton méditatif en examinant l’immense carte qui ornait le mur du cabinet bleu. C’est très bien, ça : Ebal, le sud du Sud…

— Pardon, Majesté ? fit le Malloréen, perplexe.

— Bombardez-le chef du Département du commerce et de l’artisanat du protectorat d’Ebal.

— Il n’y a pas de commerce à Ebal, Majesté. Il n’y a pas d’artisanat, et la seule chose qu’on ait jamais vu sortir des marais de Temba, c’est des moustiques gros comme le poing.

— Vasca est un garçon imaginatif, il l’a prouvé. Il trouvera bien quelque chose, faites-lui confiance.

— Alors vous ne voulez pas le faire…, reprit Brador en passant le tranchant de sa main sur sa gorge dans un geste évocateur.

— Non. Je vais tenter une expérience que m’a suggérée Belgarion. Imaginez que nous ayons à nouveau besoin de Vasca, un jour : je doute que vous ayez envie de le déterrer par petits morceaux, pas vrai ? Vous avez des nouvelles de lui ? ajouta-t-il d’un air quelque peu attristé.

— De Vasca ? Je viens de…

— Non, de Belgarion.

— Ah, pardon, Majesté ! On l’a vu, ainsi que ses amis, peu après leur départ de Mal Zeth. Ils étaient avec ce Yarblek, l’associé nadrak du prince Kheldar. Yarblek est ensuite parti pour le Gar og Nadrak.

— Ce n’était donc qu’une ruse, soupira mélancoliquement l’empereur. J’aurais dû m’en douter. Tout ce que voulait Belgarion, c’était retourner chez lui et cette histoire ébouriffante n’était qu’un tissu de mensonges. J’aimais vraiment ce jeune homme, Brador, conclut-il en passant une main sur ses yeux las.

— Belgarion n’est pas reparti pour le Ponant, rectifia le Melcène. Pas avec Yarblek, en tout cas. Nous avons systématiquement fouillé ses vaisseaux. Belgarion n’a pas quitté la Mallorée à notre connaissance.

— Eh bien, je ne sais pas pourquoi, mais je suis un peu soulagé, fit Zakath en s’appuyant au dossier de son fauteuil avec un vrai sourire. L’idée qu’il m’avait trahi m’était assez pénible. Vous avez une idée de l’endroit où il a pu aller ?

— Il y a eu du tintouin à Katakor, Majesté. Des manifestations insolites dans les parages d’Ashaba : d’étranges lumières dans le ciel, des explosions, le genre de choses que l’on est tenté d’associer avec Belgarion.

L’empereur de Mallorée éclata de rire, un rire extatique.

— Il peut être très démonstratif quand il est en colère, n’est-ce pas ? Une fois, à Rak Hagga, il a fait sauter le mur de ma chambre.

— Vraiment, Majesté ?

— Il voulait m’expliquer quelque chose.

On frappa timidement à la porte.

— Entrez ! ordonna sèchement Zakath.

— Le général Atesca est arrivé, Majesté, annonça l’un des hommes en tunique rouge qui montaient la garde à la porte.

— Parfait. Faites-le entrer.

— Majesté, fit le général au nez cassé en claquant les talons.

Son uniforme rouge était taché de boue et couvert de la poussière des grands chemins.

— Content de vous revoir, Atesca. Vous avez fait vite.

— Merci, Majesté. La mer était calme et le vent favorable.

— Combien d’hommes avez-vous ramenés avec vous ?

— Près de cinquante mille.

— À combien en sommes-nous à présent ?

— Un peu plus d’un million, Majesté, répondit Brador.

— C’est déjà un nombre conséquent. Organisons le mouvement des troupes et prenons les dispositions nécessaires pour leur déplacement.

L’empereur de Mallorée se leva et regarda par la fenêtre. Les feuilles avaient commencé à roussir, éclaboussant de jaune et de rouge le jardin, en dessous.

— Je veux mettre fin à la sédition sur la côte orientale, annonça-t-il, et nous allons vers l’automne. Nous avons intérêt à faire marcher les troupes avant que le temps ne se gâte. Nous allons descendre vers Maga Renn et envoyer des éclaireurs à partir de là. Si les circonstances s’y prêtent, nous avancerons. Dans le cas contraire, nous attendrons sur place que le reste des troupes reviennent du Cthol Murgos.

— Je m’en occupe tout de suite, Majesté.

Sur ces mots, le chef du Département de l’Intérieur s’inclina et s’éclipsa discrètement.

— Asseyez-vous, Atesca, ordonna l’empereur. Comment se présente la situation au Cthol Murgos ?

— Eh bien, Majesté, nous nous efforçons de conserver les positions que nous avons prises, répondit-il en approchant un fauteuil. Nous avons regroupé nos forces près de Rak Cthan. Nous attendons les transports de troupe qui les rapatrieront en Mallorée.

— Aucun risque de contre-attaque de la part d’Urgit ?

— Je doute fort, Majesté, qu’il envoie ses hommes en terrain découvert. Cela dit, bien sûr, on ne peut, jamais savoir ce qui se passe dans la tête d’un Murgo.

— Ça, je vous l’accorde, acquiesça Zakath d’un air entendu.

Il garda pour lui l’information selon laquelle Urgit n’était pas vraiment murgo et se cala au dossier de son fauteuil.

— Dites-moi, Atesca, vous avez mis le grappin sur Belgarion, il n’y a pas si longtemps ?

— Oui, Majesté.

— Eh bien, je vais vous demander de recommencer. Figurez-vous qu’il a réussi à me filer entre les doigts. Je suis prêt à reconnaître que je me suis montré négligent, mais j’avais d’autres soucis en tête sur le moment.

— Pas de problème, Majesté. Nous allons vous le retrouver.

 

Cette année-là, le Conseil d’Alorie se réunit au palais de Boktor – chose assez insolite en vérité – et sous la présidence de la reine Porenn – seconde incongruité. La petite souveraine blonde, toute de noir vêtue, selon son habitude, alla posément s’asseoir au bout de la table, dans le fauteuil normalement réservé au roi de Riva.

— Messieurs, commença-t-elle sans détour en réponse aux regards offusqués, je vous accorde que j’enfreins tous les usages mais l’heure n’est pas aux salamalecs. J’ai reçu certaines informations que je crois utile de vous communiquer. Nous avons des décisions à prendre et guère de temps pour ça.

— À ce stade, murmura l’empereur Varana avec un petit sourire, je demande une brève interruption de séance afin de permettre à ces Messieurs les rois d’Alorie de piquer leur crise.

Le roi Anheg de Cherek le foudroya d’abord du regard, puis il éclata de rire.

— Je crains, Varana, que vous ne soyez déçu, annonça-t-il en grimaçant un sourire. Nous avons tous évacué ce tropisme lorsque Rhodar nous a persuadés de suivre Ce’Nedra au Mishrak ac Thull. Nous sommes chez Porenn ; laissons-la faire les choses à sa façon.

— Merci, Anheg, répondit la reine de Drasnie, un peu surprise, puis elle se recueillit un instant comme si elle préparait son discours. Vous constatez que j’ai invité, cette année, à notre réunion, des rois qui n’y auraient pas assisté en temps ordinaire. C’est que le problème auquel nous sommes confrontés concerne tout le monde. J’ai récemment reçu des nouvelles de Belgarath, Belgarion et leurs compagnons.

Un murmure parcourut l’assistance. Porenn leva la main et reprit la parole.

— Ils sont en Mallorée, sur la piste de ceux qui ont enlevé le fils de Belgarion.

— Ce jeune homme va plus vite que le vent, observa Fulrach.

Le roi de Sendarie avait pris de la bedaine, avec les années, et sa barbe brune était striée de fils d’argent.

— Comment sont-ils entrés en Mallorée ? demanda le roi Cho-Hag de sa voix pondérée.

— Je me suis laissé dire qu’ils avaient été capturés par Kal Zakath, répondit Porenn. Garion se serait lié d’amitié avec l’empereur de Mallorée, lequel les aurait emmenés dans ses bagages en repartant pour Mal Zeth.

— Zakath, se faire un ami ? s’exclama avec incrédulité le roi Drosta du Gar og Nadrak. C’est impensable !

— Sacré Garion, quand même…, murmura rêveusement Hettar.

— Il se pourrait toutefois que cette belle amitié ne soit plus qu’un souvenir, continua Porenn. Garion et ses amis lui ont brûlé la politesse.

— L’armée impériale au grand complet sur les talons, j’imagine, hasarda Varana.

— Eh non. Zakath ne peut partir de la capitale en ce moment. Expliquez-leur, Yarblek.

Le rugueux associé de Silk se leva.

— Il y a la peste à Mal Zeth, déclara-t-il. Zakath a fait boucler les portes de la ville. Personne ne peut ni entrer ni sortir de ce guêpier.

— Grand pardon, intervint Mandorallen, mais comment, en ce cas, nos amis ont-ils réussi à s’en évader ?

— J’avais ramassé un comédien ambulant, répondit amèrement Yarblek. Il ne me disait pas grand-chose, mais Vella le trouvait drôle. Elle raffole des histoires grivoises.

— Attention, Yarblek. Si tu en as marre de la vie, je peux t’arranger ça, lança la Nadrake d’un ton menaçant en portant la main à la poignée d’une de ses dagues dans une attitude sans équivoque.

Elle était stupéfiante dans une robe lavande qui consentait tout de même certains sacrifices aux coutumes vestimentaires nadrakes : elle avait, en effet, gardé ses bottes de cheval et sa large ceinture de cuir d’où dépassaient ses éternelles dagues. Même ainsi affublée, elle attirait irrésistiblement tous les regards et les hommes ne pouvaient s’empêcher de lui jeter des coups d’œil en douce depuis qu’elle était entrée dans la pièce.

— Enfin, reprit précipitamment Yarblek, ce petit drôle connaissait un passage secret qui partait du palais et menait à une carrière abandonnée, hors des murailles de la ville. Il nous a fait quitter Mal Zeth ni vu ni connu je t’embrouille.

— Zakath n’a pas dû apprécier de voir ses proies lui filer entre les doigts, commenta Drosta de sa voix criarde.

— Il y a eu une sorte de soulèvement dans les Sept Royaumes de Karanda, au nord de la Mallorée, poursuivit Porenn. J’ai entendu dire que les démons seraient à l’origine du problème.

— Des démons ? releva le sceptique Varana d’un ton railleur. Voyons, Porenn !

— C’est ce qu’affirme Belgarath.

— Belgarath a parfois un sens de l’humour particulier, reprit le Tolnedrain. Il a dit ça pour rire. Les démons, ça n’existe pas.

— Là, Varana, vous vous trompez, intervint le roi Drosta avec une gravité inaccoutumée. J’en ai vu un, chez les Morindiens, quand j’étais tout petit.

— Et à quoi ressemblait-il ? insista Varana, l’air peu convaincu.

— Je crois préférable de vous laisser dans l’ignorance, rétorqua le Nadrak en haussant les épaules.

— Quoi qu’il en soit, continua Porenn, Zakath a fait revenir le gros de son armée du Cthol Murgos afin d’écraser la révolte. Le Karanda devrait bientôt grouiller de troupes, et nos amis sont dans la région. Voilà pourquoi j’ai provoqué cette réunion. Que pouvons-nous faire pour eux ?

— Hettar, il nous faudra des chevaux rapides ! s’exclama Lelldorin de Wildantor en se levant d’un bond.

— Pour quoi faire ? riposta Hettar.

— Pour aller à leur aide, évidemment, répondit le jeune Asturien, les yeux brillants d’exaltation.

— Euh, Lelldorin, commença gentiment Barak, entre la Mallorée et nous, il y a la mer du Levant…

— Oh, fit le jeune homme, un peu désarçonné. Je ne savais pas. Ça veut dire qu’il nous faudra aussi un bateau, alors ?

Barak et Hettar échangèrent un coup d’œil appuyé.

— Un vaisseau ? rectifia machinalement le géant à la barbe rouge.

— Pardon ?

— Oh, rien, soupira Barak.

— Nous ne pouvons pas intervenir, trancha le roi Anheg. En les rejoignant – si nous y parvenions – nous ôterions à Garion toute chance de remporter le combat contre l’Enfant des Ténèbres. C’est ce que la sibylle nous a dit à Rhéon, je vous le rappelle.

— Mais ce n’est pas la même chose, protesta Lelldorin, les larmes aux yeux.

— Si, rétorqua le roi des Cheresques. C’est exactement la même chose. Nous sommes prévenus : nous ne devons pas approcher d’eux avant que tout ça soit terminé.

— Mais…

— Écoutez, Lelldorin, reprit patiemment Anheg, moi aussi, j’ai envie de les aider, mais ce n’est pas possible. Vous croyez que Garion serait content si son fils mourait par notre faute ?

Mandorallen se leva et se mit à arpenter la vaste salle tendue de rouge, son armure faisant un bruit de ferraille à chaque pas.

— M’est avis que Sa Majesté raisonne juste, déclara-t-il. Or donc, point ne pouvons rejoindre nos amis, de crainte de mettre leur quête en péril par notre seule présence, ce que pour éviter chacun de nous donnerait sa vie. Nous pouvons toutefois faire voile vers la Mallorée et, sans les approcher, nous interposer entre les hordes de Kal Zakath et eux. Fassent les Dieux que nous endiguions ainsi l’avance hostile des Malloréens, permettant de la sorte à Garion de prendre du champ.

Le grand chevalier était rayonnant. Il était l’image même du fanatisme et de l’inconscience. Barak le regarda un instant, puis il enfouit son visage dans ses mains en gémissant.

— Allons, allons, murmura Hettar en lui tapotant l’épaule avec compassion.

— C’est drôle, fit le roi Fulrach en se grattouillant la barbe, mais j’ai l’impression d’avoir déjà vécu tout ça. C’est comme si l’histoire se répétait : nous devons à nouveau faire diversion pour aider nos amis à s’en tirer… Bon, quelqu’un a une idée ?

— Envahissons la Mallorée, suggéra vivement Drosta.

— Mettons la côte de Zakath à sac, proposa Anheg avec une égale avidité.

Porenn poussa un soupir.

— Nous pourrions envahir le Cthol Murgos, murmura pensivement Cho-Hag.

— Excellente idée ! approuva farouchement Hettar.

— En apparence seulement, mon fils, s’empressa de préciser Cho-Hag, une main levée dans un geste d’apaisement. Zakath a engagé des forces dans la conquête du Cthol Murgos. Si les armées du Ponant investissaient la région, il ne pourrait faire autrement que de riposter, tu ne crois pas ?

— Ça offre des perspectives intéressantes, évidemment, convint Varana en se calant au dossier de son fauteuil, mais nous sommes déjà en automne et les montagnes du Cthol Murgos sont particulièrement hostiles, en hiver. Le moment est mal choisi pour faire manœuvrer une armée dans la région. Un homme de troupe ne va pas très vite, les pieds gelés. Je pense que nous pourrions arriver au même résultat par la diplomatie, sans y laisser un seul orteil.

— Ça, on peut faire confiance aux Tolnedrains pour avoir des idées tordues, grommela Anheg.

— Vous aimez peler de froid, vous ?

— Ben, c’est ce qu’on fait d’habitude en hiver, rétorqua le Cheresque en haussant les épaules.

— Ah, ces Aloriens ! soupira l’empereur de Tolnedrie en levant les yeux au ciel.

— Mais non, je disais ça pour rire, lâcha Anheg en guise d’excuse. Allez, quel brillant stratagème votre excellente cervelle juteuse a-t-elle encore concocté ?

— Pourriez-vous, Margrave Khendon, nous dire si les services secrets malloréens sont performants ? contra Varana.

Javelin, qui était assis à l’autre bout de la table, se leva en tirant sur son pourpoint gris perle comme s’il voulait l’allonger.

— Leur chef, Brador, est un homme redoutable, Majesté. Ses agents se montrent parfois maladroits et aussi discrets que des bœufs dans une cristallerie, mais il en a beaucoup. Et il dispose de fonds illimités, ajouta-t-il en jetant à la reine Porenn un regard lourd de sous-entendus.

— Je vous en prie, Khendon, murmura la souveraine. Vous savez que je m’efforce de réduire le déficit budgétaire.

— Certes, ma Dame, fit-il d’un ton conciliant en s’inclinant avec raideur, puis il reprit son exposé avec la concision et sa gravité coutumières. Les services de renseignements malloréens sont assez rudimentaires selon nos critères, mais Brador peut s’offrir le luxe de mettre autant d’agents qu’il veut sur le terrain, ce que nous ne pouvons nous permettre – pas plus que les services secrets tolnedrains. Il lui est arrivé de perdre une centaine d’hommes au cours d’une opération, mais il parvient généralement à ses fins. Personnellement, ajouta-t-il avec un reniflement dédaigneux, je réprouve ces méthodes de travail.

— Ce Brador aurait-il des agents à Rak Urga ? insista Varana.

— C’est à peu près sûr, acquiesça Javelin. Nous en avons personnellement quatre au Drojim, en ce moment même, et les services de Votre Majesté en ont deux, à ma connaissance.

— Première nouvelle, riposta le Tolnedrain en ouvrant de grands yeux innocents.

— Vraiment ?

— Très bien, poursuivit Varana en riant, que ferait Zakath s’il apprenait que les royaumes du Ponant sont sur le point de conclure une alliance militaire avec le roi des Murgos ?

Le chef des services secrets drasniens commença à faire les cent pas dans la pièce.

— Nul ne peut anticiper avec précision la réaction de Zakath à une situation donnée, répondit-il avec une moue songeuse. Ça dépendrait évidemment beaucoup de la situation intérieure de la Mallorée à ce moment-là, mais une alliance entre les Murgos et le Ponant constituerait une menace sérieuse pour la Mallorée. Il est probable qu’il rebrousserait aussitôt chemin et mettrait tout en œuvre pour écraser les Murgos avant que nos troupes ne viennent à leur rescousse.

— Nous acoquiner avec les Murgos ? tempêta Hettar. Ça, jamais !

— Il ne s’agirait pas d’une véritable alliance, Messire Hettar, assura Kail, le fils du Gardien de Riva, mais seulement de distraire Zakath le temps que Belgarion lui fausse compagnie. Les négociations pourraient s’éterniser pour finalement capoter.

— Oh, fit Hettar, un peu désarçonné. Dans ce cas, évidemment…

— Poursuivons, coupa sèchement Varana. En nous y prenant bien, nous devrions arriver à convaincre Zakath que nous sommes sur le point de conclure un traité avec Urgit. Javelin, dites à vos hommes d’éliminer quelques-uns des agents malloréens infiltrés au Drojim – pas tous, attention, juste assez pour que l’on se dise à Mal Zeth qu’une manœuvre diplomatique sérieuse est en cours.

— Je vous suis parfaitement, Majesté, répondit Javelin avec un sourire inquiétant. Je viens justement de recruter l’homme de la situation : un assassin nyissien appelé Issus.

— Parfait. Cette alliance illusoire devrait nous permettre d’arriver au même but qu’une vraie – distraire Zakath – et ce, sans perdre un seul homme. En dehors de cet Issus, certes.

— Ne vous en faites pas pour lui, Majesté, reprit le margrave d’un ton rassurant. Il a la peau dure.

— J’ai l’impression de laisser échapper quelque chose, maugréa Anheg. Quelque chose d’important… Si seulement Rhodar était encore parmi nous…

— A qui le dites-vous ! acquiesça Porenn, des larmes dans la voix.

— Pardon, Porenn, fit le roi de Cherek en prenant la petite main de la reine entre ses grosses pattes où elle disparut complètement. Vous comprenez ce que je veux dire.

— J’ai un diplomate à Rak Urga, continua Varana. Il pourrait approcher le roi Urgit et entamer les pourparlers. Avons-nous des informations utiles sur le roi des Murgos ?

— Oui, déclara fermement Porenn. Il accueillera favorablement nos ouvertures de paix.

— Sur quoi Votre Majesté se fonde-t-elle pour l’affirmer ?

— Je préfère ne pas vous le dire pour le moment, répondit-elle après une brève hésitation. Croyez-moi sur parole, c’est tout.

— Certainement, acquiesça le Tolnedrain.

Vella se leva et s’approcha de la fenêtre, accompagnée par le frôlement soyeux de sa robe de satin.

— C’est fou comme vous aimez compliquer les choses, dans le Ponant, lâcha-t-elle d’un ton critique. Vous avez un problème avec Zakath ? Eh bien, envoyez quelqu’un à Mal Zeth avec une dague bien affûtée.

— Ah, Vella ! Vous auriez fait un sacré bonhomme ! s’esclaffa Anheg.

— Vous croyez vraiment ? gronda-t-elle en braquant sur lui ses yeux de braise.

— Eh bien, c’est-à-dire que… Hem, je ne sais pas trop, bredouilla-t-il.

— Comme je regrette ce petit acrobate qui me faisait tant rire, soupira-t-elle mélancoliquement en s’appuyant au montant de la fenêtre. La politique me donne la migraine. Je voudrais bien savoir où il est passé…

Porenn la regarda avec un drôle de sourire en songeant à la révélation fulgurante qu’elle avait eue le jour de son arrivée à Boktor.

— J’espère ne pas trop vous décevoir en vous apprenant que votre bateleur n’était pas celui qu’il semblait être. Belgarath parle de lui dans son message. Pas étonnant qu’il le connaisse, poursuivit la petite reine en réponse au regard acéré de la Nadrake. C’était Beldin.

— Le sorcier bossu ? s’exclama Vella en ouvrant de grands yeux. Le petit sorcier bossu qui vole ?

Porenn acquiesça d’un hochement de tête.

Vella exprima alors son opinion dans un langage qu’une dame digne de ce nom n’eût assurément point employé et qui fit quelque peu blêmir le roi Anheg lui-même, puis elle dégaina une dague et se jeta sur Yarblek en crachant entre ses dents comme une chatte. Mandorallen s’interposa vaillamment tandis que Barak et Hettar la prenaient à revers et la désarmaient.

— Triple buse ! Crétin invétéré ! hurla-t-elle à la face du Nadrak qui donnait l’impression de vouloir rentrer sous terre. Quand je pense que tu aurais pu me vendre à lui !

Puis elle s’effondra en sanglotant sur la poitrine du grand Cheresque vêtu de peaux de bêtes tandis que Hettar lui confisquait, par prudence, ses trois autres dagues.

 

Zandramas, l’Enfant des Ténèbres, regardait, debout sur un promontoire, une vallée désolée où des villages embrasés achevaient de se consumer sous un ciel de plomb. Ses yeux étaient perdus dans l’ombre de son capuchon et nul n’aurait su dire si elle voyait vraiment la plaine dévastée qui s’étendait devant elle. Un vagissement impérieux se fit entendre dans son dos. Elle serra les dents.

— Donne-lui à manger, dit-elle sèchement.

— J’écoute et j’obéis, ô Maîtresse, répondit avec empressement l’homme aux yeux blancs.

— Épargne-moi ces simagrées, Naradas ! Fais en sorte que ce marmot se taise, c’est tout. J’essaie de réfléchir.

Il y avait si longtemps… Elle avait tout prévu dans les moindres détails. Elle était au bout du monde et voilà que, malgré tous ses efforts, le Tueur de Dieu et sa redoutable épée n’étaient plus qu’à quelques jours d’elle.

L’épée. L’épée embrasée. Elle hantait son sommeil. Mais le visage illuminé de l’Enfant de Lumière était un cauchemar plus effroyable encore.

— Comment se fait-il qu’il se rapproche sans cesse ? explosa-t-elle. Rien ne l’arrêtera donc ?

Elle tendit les mains devant elle, les paumes tournées vers le ciel. Une myriade de petits points lumineux semblait tournoyer sous sa peau, des petits points brillants animés d’un mouvement irrésistible, inlassable, tel un amas d’étoiles minuscules grouillant dans sa propre chair. Combien de temps faudrait-il à ces constellations pour envahir tout son corps et qu’elle cesse irrémédiablement d’être humaine ? Quand le terrible esprit des Ténèbres achèverait-il sa possession ? L’enfant se remit à geindre.

Elle serra les dents pour ne pas hurler.

— Je t’ai dit de le faire taire ! grinça-t-elle.

— Tout de suite, Maîtresse, répondit Naradas.

L’Enfant des Ténèbres se replongea dans la contemplation de l’univers étoilé qui gravitait en elle.

 

Essaïon et Cheval sortirent dès les premières lueurs de l’aube, avant que les autres ne s’éveillent, et s’élancèrent au grand galop dans une prairie de montagne baignée par la lumière argentée de l’aurore. Qu’il était bon de s’abandonner au vent de la course, de sentir le flux et le reflux des muscles de Cheval sous ses cuisses sans être obligé de parler à quiconque !

Le jeune homme retint son étalon au sommet d’une butte verdoyante et regarda se lever le soleil. Ça aussi, c’était bon. Il se tourna alors vers les Monts de Zamad que doraient les rayons du soleil et contempla, ivre de beauté et de solitude, la splendeur des champs et des forêts. La vie était belle, ici. Le monde était plein de beauté et de gens qu’il aimait.

Comment Aldur avait-Il pu se résoudre à le quitter ? Aldur devait l’aimer plus qu’aucun autre Dieu, Lui qui avait refusé de choisir un peuple pour L’adorer afin de pouvoir consacrer tout son temps à en étudier les merveilles. Et voilà qu’il ne pouvait plus y revenir que fugitivement, et en esprit seulement.

D’un autre côté, Aldur avait accepté ce sacrifice. Essaïon se dit en soupirant qu’aucun sacrifice ne devait être véritablement insupportable s’il était fait par amour. Il trouva un certain réconfort dans cette pensée.

Puis il poussa un nouveau soupir et redescendit lentement vers le petit lac et le groupe de tentes qui abritaient ses amis encore assoupis.

La sorciere de Darshiva
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